Blog 5 Kiné au quotidien 5 Interview : Frédéric Mankowski, kiné de l’Équipe de France championne du monde

Interview : Frédéric Mankowski, kiné de l’Équipe de France championne du monde

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    La réussite de France 98 est un cocktail entre compétences et relations humaines fortes..

    Depuis plus de 40 ans, Frédéric Mankowski est kiné du sport, plus précisément dans le football. Quarante années forcément marquées par son expérience en tant que kinésithérapeute de l’Équipe de France de football, notamment lors de la Coupe du monde 1998, remportée par les Bleus face au Brésil. Alors que le Mondial 2026 vient de débuter, l’occasion était trop belle pour discuter avec Mankowski de France 98, de son parcours, de l’évolution du métier de kiné du sport, des différences entre club et sélection, et également du genou d’un certain Stéphane Guivarc’h.

     

    Si je vous dis Coupe du monde, qu’est-ce qui vous vient en premier à l’esprit ?

    Difficile de ne pas dire la finale de 98. C’est un moment qui me marquera toute ma vie, c’est indiscutable.

     

    Avant de revenir plus en détail sur cette Coupe du monde 98, vous avez été le kiné de l’Équipe de France de 1988 à 2002. Comment êtes-vous devenu kinésithérapeute du sport ?

    Je suis d’une famille de footballeurs, mon père est un ancien joueur et entraîneur, tout comme mon frère. J’ai hérité de cette passion familiale, j’ai joué également et, à un moment, j’étais kiné et joueur en même temps. À ce moment-là, un coach m’a dit que je ne pouvais pas faire les deux et que je devais me concentrer sur la kinésithérapie. Ça m’a mis une claque derrière la tête mais finalement, il avait raison (rires), je devais être plus adroit avec mes mains qu’avec mes pieds.

     

    En tant que passionné de football et de kinésithérapie, avoir été le kiné des Bleus, c’est une sorte de consécration ?

    C’est sûr que c’est une fierté, mais si je me dis que c’est une consécration, alors on s’arrête et on n’avance plus. Il ne faut pas dire que c’est l’objectif final, mais évidemment que c’est une fierté.

     

    Ça fait plus de 45 ans que vous êtes kiné du sport. Le football évolue et la pratique de la kinésithérapie également, est-ce que le job est totalement différent ?

    C’est surtout que les staffs sont beaucoup plus étoffés aujourd’hui. Dans les années 80, on ne se contentait pas de faire uniquement de la kinésithérapie. Étant donné que j’avais également un passé de joueur, on faisait tout : il m’arrivait d’entraîner les gardiens, je m’occupais des décrassages. En 1988, lors de mon arrivée en Équipe de France, on avait seulement un entraîneur, un adjoint, un intendant qui était aussi un entraîneur adjoint, un médecin et deux kinés. J’arrive en Équipe de France car avant cela, il n’y avait qu’un seul kiné. Aujourd’hui, ça n’a plus rien à voir, les staffs sont beaucoup plus importants. 

     

    Cette évolution ne date pas d’hier, même entre 1998 et 2002, la réalité était totalement différente. La passion est toujours intacte ?

    Forcément, il y a des choses que je préférais avant, mais il y a aussi des choses que je préfère maintenant. Pour être toujours passionné, il faut savoir s’adapter à l’évolution. Le football a énormément changé depuis mes débuts mais j’aime toujours autant ça car j’ai accepté cette évolution et je m’adapte. Avant, on était sûrement plus proches des joueurs, mais c’est aussi parce que j’étais plus jeune. Aujourd’hui, c’est différent. Mais je ne veux pas dire que c’était mieux avant. C’est surtout le « autour » qui peut parfois être difficile, c’est vraiment le football business, mais il faut s’adapter.

    Dès qu’un joueur se blesse, la première question qu’on vous pose c’est : Quand est-ce que je vais revenir ?

    Être kiné d’une sélection est un job à part. À la différence des clubs, vous n’avez pas les joueurs quotidiennement. Comment coordonne-t-on tout ça entre sélection et club ?

    C’est un peu du cas par cas, en fonction des clubs. Certains sont très ouverts, d’autres sont très fermés. Il faut toujours s’adapter, on n’a pas le choix. Au-delà des clubs, il faut garder le contact avec les joueurs. C’est triste à dire, mais c’est logique, les intérêts des clubs ne sont pas les mêmes que ceux des sélections.

     

    C’est-à-dire ?

    Les joueurs sont dans leurs clubs respectifs quasiment toute la saison, c’est logique que les clubs soient exigeants et que certains n’apprécient pas forcément quand leurs joueurs vont en sélection. Est-ce qu’on peut leur en vouloir ? Non. J’ai été des deux côtés, les intérêts des uns ne sont pas ceux des autres et c’est logique.

    Justement, vous avez connu les deux côtés, club et sélection. Au niveau de la pratique de la kinésithérapie, est-ce qu’il y a des différences ?

    Au niveau de la pratique, ça reste plus ou moins la même chose. Ce qui change vraiment, c’est la temporalité des soins. En sélection, les joueurs sont là moins longtemps, donc notre travail s’inscrit beaucoup plus sur le court terme qu’en club. Même si, attention, en club aussi. Dès qu’un joueur se blesse, en club ou en sélection, la première question qu’on vous pose c’est : « quand est-ce que je vais revenir ? » Au fond, la pratique reste identique, on doit veiller à la santé de nos joueurs et s’il y a une blessure, l’objectif est de les remettre le plus rapidement sur pattes.

     

    La pratique est donc plus ou moins la même ?

    Effectivement, notre travail consiste à veiller à la santé des joueurs. En club ou en sélection, ça ne change pas grand-chose. Et ça doit continuer comme ça, il ne faut pas que la pratique et les objectifs divergent entre club et sélection, sinon cela peut devenir un problème. La priorité, c’est le joueur et rien d’autre.

     

    Actuellement, vous êtes kiné de l’OGC Nice, dans un club. Vous êtes de l’autre côté avec des joueurs qui sont partis jouer la Coupe du monde avec leurs sélections respectives. Comment ça se passe en tant que kiné de club quand on a sept joueurs qui partent faire le Mondial, au niveau des relations avec le staff médical de ces sélections ?

    Avant chaque rendez-vous international, on transmet toujours aux staffs médicaux des sélections un bilan médical complet, on les informe des soins que l’on a pu faire, d’une potentielle rééducation. J’ai toujours été très clair auprès de ces sélections, sûrement parce que j’ai été de l’autre côté. Je considère que c’est important d’avoir cette clarté. Notre priorité à tous, club comme sélection, c’est la santé du joueur. Et pour cela, il faut communiquer le plus possible. Mais je sais que ce n’est pas le cas de certains clubs.

     

    Vous avez vécu deux Coupes du monde et trois Euros avec la France, une CAN avec l’Algérie. Les délais de soins restent plus courts dans ce genre de compétition, vous avez moins le temps ?

    Quand une compétition dure un mois, évidemment qu’on se dit que le temps est plus limité qu’en club. Mais aujourd’hui, la pression en club est tout aussi importante. Les joueurs, les coachs, les dirigeants veulent la même chose : que le joueur revienne le plus rapidement possible. Dans une compétition internationale, on a moins de temps mais au fond, la pratique reste la même. En sélection, la plus grosse pression en tant que kiné, c’est quand il faut prendre des décisions fortes, quand un joueur arrive blessé par exemple et que le sélectionneur demande s’il doit rester ou partir. Une décision aussi forte a un impact sur une compétition, et elle est vraiment difficile à prendre. En club, ce type de décision forte se prend plus rarement ainsi.

    Je suis persuadé qu’un excellent staff médical peut faire gagner des matchs.

    Pour en revenir à la Coupe du monde, comment, en tant que kiné, se prépare-t-on à un tel événement ?

    Il y a forcément une petite pression, mais c’est comme pour tout le monde. Pour en revenir à la Coupe du monde 1998, la préparation a commencé dès 1996, juste après l’Euro. Aimé Jacquet était exigeant et, immédiatement, il a voulu préparer le Mondial de manière assidue, on a régulièrement eu des réunions. Une Coupe du monde se prépare longtemps à l’avance, donc quand la compétition commence, on est prêt. La pression est là, mais on l’a déjà appréhendée deux ans avant. Pour bien préparer, il faut toujours anticiper, que ce soit au niveau du matériel mais aussi au niveau de la santé des joueurs : s’assurer que ces derniers vont bien, savoir s’ils arrivent avec des pépins physiques ou pas. Il ne faut rien laisser au hasard.

     

    Concrètement, quel est le rôle d’un kiné lors d’une Coupe du monde : les matchs s’enchaînent, les délais sont courts. Comment est-ce qu’on jongle entre récupération et préparation ?

    Il n’y a pas de secret, durant un mois, c’est énormément de travail, plus que d’habitude. On se lève très tôt et on se couche très tard. La charge de travail est forte, mais quand on aime ça, ce n’est pas un problème. Il faut bien les faire récupérer des efforts importants mais aussi préparer la suite. En tant que kiné, on doit prévenir, anticiper, ne rien laisser au hasard. On n’a pas beaucoup de repos (rires).

    Un genou reste un genou.

    L’importance d’un staff médical dans une compétition internationale, on n’y pense pas souvent. Est-ce qu’avoir un super staff médical, c’est comme avoir un génie dans son équipe, ça peut réellement faire la différence ?

    Je n’ai jamais vu un kiné ou un médecin marquer un but (rires). En revanche, je suis persuadé qu’un excellent staff médical peut faire gagner des matchs, en permettant à des joueurs de revenir plus vite, de les remettre dans les meilleures conditions. Donc oui, le staff médical a une influence. Si on prend l’exemple du match de la France face au Sénégal d’il y a quelques jours, Mbappé avait des petits pépins avant la compétition. Si le staff médical français n’avait pas fait du bon travail, peut-être que Mbappé aurait joué ce match gêné physiquement ou, tout simplement, il ne l’aurait pas joué. Et sans lui, le résultat aurait pu être totalement différent.

     

    Dans une interview d’il y a quelques années, vous disiez « qu’un genou reste un genou », autrement dit, vous ne faites aucun traitement de faveur et c’est normal. Mais quand on s’occupe de légendes comme Zidane, Henry, Mbappé, Messi ou encore Mahrez, est-ce que naturellement, même sans le vouloir, on fait plus attention ?

    Il ne faut surtout pas. Le plus important, c’est la santé du joueur, peu importe son statut. Évidemment, certains joueurs sont des légendes, mais dans une équipe, chaque joueur est aussi important que l’autre, que ce soit la star de l’équipe ou bien un remplaçant. Car le remplaçant, on peut en avoir besoin à tout moment. Un genou reste un genou, ça je le confirme (rires).

    Cette unité, elle est encore là, même 28 ans après. On passe même des vacances ensemble.

    Revenons-en au 12 juillet 1998. Racontez-nous comment se passe la préparation de cette finale historique, en tant que kiné de l’Équipe de France ?

    Peu importe le match, une finale ou pas, la préparation reste la même : on a une liste du matériel à préparer, les exercices à faire, etc. Forcément, quand c’est une finale de Coupe du monde, la liste du matériel, au lieu de la relire 3 fois, on va la relire 5 ou 6 fois (rires). Le stress est un peu plus fort, c’est logique, mais dans la pratique, il ne faut rien changer. C’est facile à dire, évidemment que ce 12 juillet 1998, j’avais un peu plus de pression. Mais la vraie force de cette Équipe de France, que ce soit le sélectionneur, le staff, les joueurs ou le staff médical, tout le monde, c’est sa sérénité. Tout était préparé parfaitement par Aimé Jacquet, rien n’avait été laissé au hasard. La victoire finale est le fruit de ce travail et de cette sérénité globale.

     

    Au-delà de cette finale, n’y a-t-il pas eu des moments de tension ou de stress pour vous dans cette Coupe du monde ?

    Dès les premiers matchs, on a Dugarry qui se pète l’ischio-jambier et Guivarc’h qui subit une entorse du genou. Ce sont des coups durs. On a forcément passé beaucoup de temps avec eux. Ce sont des moments importants où il faut être sérieux, comme en 2002 lorsque Zidane se blesse juste avant le début de la Coupe du monde. Évidemment, on a eu peur, mais ça fait partie du job, c’est dans ces moments-là qu’on doit se montrer rigoureux.

     

    Vous êtes champion du monde, la fierté est immense ?

    Sans faire de langue de bois, d’un point de vue personnel, je ne me sens pas champion du monde car ce sont les joueurs qui sont sur le terrain, je le pense sincèrement. Ce sont eux qui nous font gagner ; nous, on est là pour les aider à performer, c’est tout.

     

    C’était le genou de quel joueur le plus difficile à manipuler ?

    Celui de Stéphane Guivarc’h (rires). Sa blessure était sérieuse, donc on a passé plusieurs heures avec son genou et on a réussi à le remettre sur pied pour la finale. Il nous a donné beaucoup de travail, c’était assez marquant.

    finale-coupe-du-monde-98

    Avez-vous un moment marquant de France 98 ?

    J’ai envie de dire que ce qui a fait la réussite de France 98, c’est l’ensemble, il n’y a pas vraiment eu de moments plus marquants que d’autres. C’est parce qu’il y a eu une telle unité, entre les joueurs et le staff, que cette équipe a été championne du monde, c’est très difficile de retenir un moment plus qu’un autre. Et cette unité, elle est encore là, même 28 ans après, on est toujours en relation, on continue à se voir régulièrement, à organiser des repas, on passe même des vacances ensemble. La réussite de France 98 est un cocktail entre des compétences indéniables mais aussi des relations humaines fortes. Et ces relations fortes, ce sont toujours les mêmes, des années après. Ça fait un peu réunion d’anciens combattants (rires) mais c’est chouette.

     

    Pour conclure, qui sera le vainqueur de cette Coupe du monde 2026 selon Frédéric Mankowski ?

    Que dire d’autre à part la France ! Je suis sûrement un peu chauvin, mais je suis convaincu que cette équipe peut le faire. Après, j’ai plusieurs joueurs de Nice qui sont dans d’autres sélections, il y a aussi l’Algérie et le Qatar où j’ai exercé, je leur souhaite vraiment le meilleur à tous. Si on pouvait avoir une finale France contre l’Algérie ou le Qatar, je ne dirais pas non (rires)

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