Ancienne judokate de haut niveau, Armelle O’Brien est depuis une vingtaine d’années l’une des kinés françaises les plus réputées. Et il faut dire que son CV parle pour elle : Équipe de France de judo junior et sénior, Équipe de France féminine de football, l’académie de tennis Mouratoglou, et, cerise sur le gâteau, kiné personnelle de Teddy Riner lors des Jeux Olympiques de Paris 2024. Autrement dit, la kinésithérapie du sport n’a plus trop de secrets pour elle. Les JO, le judo, Teddy Riner, l’évolution de la kinésithérapie du sport, les différences entre les sports, l’exigence du haut niveau : entretien avec celle qui a troqué son judogi pour les tables de massage.
Peux-tu te présenter ?
Je suis kiné-ostéopathe, originaire de Lille mais j’ai fait mes études de kiné-ostéopathie en région parisienne. À mes 18 ans, j’ai intégré l’INSEP en étant une athlète de haut niveau, dans le judo. J’ai fait mon double parcours sportif de haut niveau et études de kinésithérapie en parallèle à l’INSEP. Quand j’ai arrêté ma carrière dans le judo, j’ai eu la charge de l’Équipe de France junior de judo en kiné, puis ensuite l’Équipe de France sénior masculine pendant près de dix ans.
J’ai vécu notamment les JO de Londres (2012) et de Rio (2016). Et puis après les JO de Rio, j’ai voulu stopper car le rythme était effréné, j’étais souvent éloignée de mes proches et j’avais envie de construire ma famille. J’ai donc fait une pause, et durant cette pause, j’ai pu rencontrer mon mari qui est aussi kiné du sport. On a eu deux enfants. Avant d’avoir mes deux enfants, je n’ai pas totalement arrêté la kinésithérapie, je me suis notamment occupée de l’Équipe de France féminine de football pendant deux ans (2017-2019) et j’ai aussi travaillée à l’académie Mouratoglou (tennis) pendant deux ans.
Et ma dernière grande aventure dans le sport de haut niveau, c’était les JO 2024 où j’étais kiné personnelle de Teddy Riner. J’avais eu la chance de l’avoir avec le staff de l’Équipe de France mais là, c’était individuel pendant trois ans. Après les JO, j’ai fait deux ans de pause et j’ai dernièrement accepté une mission de la FFF pour m’occuper des arbitres internationales françaises.
Tu étais une judokate de haut niveau, pourquoi ce choix d’arrêter le judo et de te focaliser sur la kinésithérapie du sport ?s les JO, j’ai fait deux ans de pause et j’ai dernièrement accepté une mission de la FFF pour m’occuper des arbitres internationales françaises.
J’ai pu combiner les deux pendant longtemps, pendant mes études. Mais quand j’ai été diplômée, j’ai dû faire un choix. Et le choix a vite été fait car je ne faisais pas partie des meilleures françaises au judo, disons du top 2.
J’étais dans les dix meilleures françaises mais j’avais atteint mon niveau maximum, j’avais la sensation d’être arrivée au bout de quelque chose. La transition s’est plutôt bien passée puisque dans la foulée de mon arrêt de carrière, j’ai eu directement en charge l’Équipe de France junior de judo.
Tu as donc été kiné de l’Équipe de France de judo mais également kiné individuelle de Teddy Riner, comment se passe l’organisation du travail entre les deux parties, toi qui as connu les deux facettes ?
L’Équipe de France masculine de judo avait un nouveau kiné et nous, de notre côté le staff de Teddy, nous avions notre fonctionnement. Ça ne fonctionnait pas forcément en parallèle, Teddy avait une liberté totale sur ses lieux de stage, de préparation. Il était assez indépendant de l’Équipe de France au niveau de l’organisation, son propre manager, son propre staff.
Tout était décidé en fonction de Teddy Riner. Mais quand on était au sein d’une même compétition, comme les JO ou les championnats du monde, l’entente entre les deux staffs était top.
Cela fait plusieurs années que tu es dans le milieu de la kinésithérapie du sport. La pratique a forcément évolué. Quel regard portes-tu sur l’évolution de la profession et de l’importance de la kinésithérapie dans le sport ?
Je pense que les kinés ont énormément progressé au fil des années, sont beaucoup plus compétents et pointilleux dans le monde du sport. C’est notamment grâce aux formations post-diplôme qui sont très qualitatives.
Concernant la place du kiné dans le sport, ça dépend vraiment du contexte, du sport où on exerce, de la fédération pour laquelle on travaille. J’ai eu la chance d’être toujours respectée et considérée dans mes différentes expériences. Je pense que, de manière générale, le kiné garde une place importante et privilégiée au sein des staffs dans le sport, c’est une profession essentielle et indispensable.
Tu as travaillé dans différents sports et contextes. Le kiné a généralement un rôle de rééducation. Mais, dans le sport de haut niveau, avec l’exigence sportive extrême, est-ce que la rééducation est mise au second plan, au détriment de la remise sur pied rapide du sportif, au détriment par moments de sa propre santé et de vos conseils ?
Tout dépend pour qui tu travailles. Avec l’Équipe de France féminine, il y a évidemment ce facteur temps puisqu’il y a des objectifs sportifs, que l’on compte sur les joueuses. Mais on a un paratonnerre, c’est le médecin « responsable ». En tant que kiné, on est sous son « égide », il nous protégeait et nous permettait de travailler de manière sereine, de mettre le holà quand c’est nécessaire.
Si on peut favoriser le retour rapide sur le terrain d’une joueuse sans la mettre en danger, c’est ok. Mais si ça porte préjudice à l’athlète, c’est non. Pour ma part, ça s’est toujours bien passé, même avec Teddy Riner. Je n’avais pas de pression extérieure, la pression c’est Teddy qui te la met, il est ambitieux.
Justement Teddy Riner, comment vous êtes-vous rencontrés ?
J’étais dans la maison mère du judo français puisque j’étais judokate. Et quand je suis devenue kiné du sport en charge de l’Équipe de France junior, Teddy en faisait partie. Il était encore jeune, il était très précoce. Ma rencontre avec lui s’est faite au sein d’un collectif. Pendant une dizaine d’années, en Équipe de France junior et sénior, on a travaillé ensemble et je pense qu’il a apprécié mon travail.
Et puis, quand après les JO de Rio, j’ai fait une longue pause, je n’étais plus dans le monde du judo. Pour préparer les JO de Paris, Teddy m’a contactée pour rejoindre son staff privé. C’est comme ça que ça s’est fait tout simplement. Au début, j’avais refusé parce que mes enfants étaient petits et que je sais ce que ça représente comme investissement. Et après 2-3 coups de fil, j’ai accepté. Teddy voulait vraiment m’avoir avec lui.
Tu as été kiné des Équipes de France de judo, puis kiné individuelle de Teddy Rinner. C’est quoi la différence ?
C’est très différent que d’être kiné d’une équipe de plusieurs athlètes. Aux JO de Londres et de Rio, j’avais un collectif à gérer, de 6-7 judokas, le chiffre triple lorsque tu es en stage. À ce niveau-là, la différence se fait principalement sur la charge de travail, en fonction du calendrier et des compétitions.
Et pour Teddy Riner, quand je suis devenue sa kiné individuelle, c’était encore autre chose, du luxe même. Forcément, tu n’as que lui à gérer donc la charge de travail est moins importante mais l’exigence reste la même. Et ça reste du travail, parce qu’avec Teddy, il y a de la surface à soigner (rires). C’est différent.
Et tu as préféré quelle expérience ?
J’ai vécu une aventure extraordinaire auprès de Teddy parce que c’est un athlète hors du commun. Quand on est dans le staff individuel, l’expérience est différente, on est beaucoup plus dans l’intimité d’un champion, c’est extraordinaire, c’est un privilège. Mais honnêtement, par rapport à ma personnalité, j’aime faire partie d’un groupe, d’un collectif, sentir et vivre cette union.
Quand tu es dans un staff individuel, vous êtes cinq et vous restez à cinq. Ça fonctionne comme une famille, il y a une vraie proximité qui se crée et forcément, lorsque vous êtes pendant 15 jours au même endroit en stage, il peut y avoir des tensions, cela se manifeste plus quand vous êtes en effectif réduit. Il faut savoir gérer ces moments de tension. En collectif, c’est différent, il y a encore plus de partage, c’est autre chose.
Concernant les émotions vécues, ça doit être aussi totalement différent. C’est plus intense d’être LA kiné de l’Équipe de France ou d’être LA kiné de Teddy Riner, le plus grand des champions ?
Ce qui est important à comprendre c’est que même lorsque l’on est kiné individuelle de Teddy Riner, on fait quand même partie du club France. Pour en revenir aux JO de Paris, lorsque l’on remporte la médaille d’or par équipe, c’était le plus grand moment de bonheur de ma carrière sportive, c’est indéniable. Évidemment que la victoire olympique en individuel de Teddy Riner la veille est aussi un grand moment. Mais une victoire collective, il y a ce truc en plus.
Une émotion immense et un sentiment de fierté aussi, d’avoir participé à cette superbe aventure ?
C’est le plus beau moment que j’ai vécu, le sentiment du devoir accompli oui ! C’est vrai parce que c’est le fruit d’un travail collectif. C’est beaucoup d’accompagnement. Et l’essentiel, c’est que tout le monde puisse s’épanouir et que Teddy soit satisfait. Et lorsque Teddy remporte ses médailles, on a le sentiment du devoir accompli.
Et la victoire en équipe, on était avec tout le collectif France. C’était génial. Nous avons été en marge de la préparation de tout le reste de l’équipe. Là, on s’est retrouvés avec tout me monde. On était heureux de retrouver tout le staff. Et là, on ne faisait plus qu’un.
De manière générale, comment se sont passés ces Jeux Olympiques, au niveau de l’organisation ?
On était vraiment dans notre bulle. Déjà, à la demande de Teddy, on était hors village olympique parce que c’était compliqué pour lui d’être au sein du village olympique, c’était beaucoup de pression. Et puis aussi car avant les grandes échéances, il a envie d’être auprès de sa famille, de ses proches. C’est pourquoi on s’est installés à côté de sa famille, d’où il vient. On avait fait en sorte que Teddy soit dans les meilleures conditions : tout était établi à proximité, il se rendait aux lieux d’entraînement à pied. C’était un peu une structure bis du village olympique, il était dans sa bulle.
On est revenus au sein du village olympique pour la pesée de Teddy, pas avant. Et là, c’était la folie ! Les gens n’avaient pas vu Teddy depuis le début des jeux, il y avait de l’émotion, on lui demandait beaucoup de photos et d’autographes. C’était un vrai shoot d’énergie qui lui a fait du bien et puis après, on est retournés dans notre structure.
Tu as exercé dans le judo, le tennis et le football, trois sports complètement différents. Et justement, c’est quoi les différences majeures dans la pratique de la kinésithérapie ?
Ce qu’il faut savoir, c’est que quand je suis arrivée dans le football, au sein de l’Équipe de France féminine, je ne connaissais rien. J’avais fait du foot petite, mon père était passionné de football, mais c’est tout. Mais j’ai eu la chance d’avoir des super collègues qui m’ont super bien driver. Après, le job, il est le même.
C’est juste les pathologies qui diffèrent un peu. Au judo, par exemple, tu as moins de lésions musculaires puisque tu as déjà moins de courses. Tu as plus de pathologies articulaires, des traumatismes d’épaule, la réception des chutes. Alors qu’au football, il y a beaucoup plus de claquages, les ischios, les adducteurs, avec lesquels j’étais moins familière puisque c’est plus rare dans le judo. Au tennis, il y a moins de chutes mais comme dans le football, tu gères beaucoup plus des lésions musculaires et surtout le dos, car c’est un sport en rotation, chose qu’il y a moins dans le football par exemple.
On va dire que la différence se fait surtout au niveau des cas à gérer, qui sont plus présents en fonction des sports. Et c’est hyper enrichissant, j’ai eu la chance d’avoir des super collègues qui ont pu rapidement me montrer les spécificités. Je n’ai jamais prétendu avoir la science infuse, connaître tout sur tout, ils m’ont énormément apporté, conseillé. Et de mon côté aussi, moi qui venais d’un autre sport, j’avais aussi cette expérience et ces compétences.
Tu dirais que c’est un tout autre métier en fonction des sports ?
Non, ça reste le même métier. Il y a juste des spécificités en termes de traumatologie et des choses que tu fais plus ou moins. Après de longues années passées dans le judo, il y avait certaines spécificités que j’avais un peu oubliées mais le fait de se remettre dedans, c’est enrichissant.
Beaucoup de sportifs nouent une relation forte avec le staff médical, et notamment les kinés. Au-delà de leurs compétences techniques, ils sont aussi des confidents, des personnes avec lesquelles les sportifs aiment être à l’aise. C’est quelque شيء d’important pour toi : les compétences mais aussi l’humain ?
Évidemment ! De toute façon, en tant que kiné, on gère plein de choses, on a plusieurs rôles. Concernant Teddy, pourquoi il m’a fait confiance et pas à une autre ? D’abord car je suis une bosseuse, c’est certain, je suis très sérieuse et appliquée dans mon travail. Et puis au niveau relationnel, je n’ai pas vraiment de clé, je suis restée moi-même mais je pense qu’avec mon expérience de judokate de haut niveau, ça aide, je comprends mieux certaines choses, la tension, le doute. Mais aussi, il faut avoir un vrai sens du collectif, être sociable. Sinon, c’est compliqué.
Pour conclure, si tu avais des conseils pour les jeunes kinés ou les étudiants qui voudraient pourquoi pas se spécialiser dans la kinésithérapie du sport, notamment le haut niveau ?
Si j’ai un conseil à donner, c’est de ne pas vouloir brûler les étapes. Beaucoup de jeunes kinés veulent rapidement rejoindre le carré VIP, les plus grands clubs et les plus grands sportifs. Mais si tu n’es pas armé, c’est mission impossible. Il ne faut pas se mentir, c’est un milieu – comme partout – où il faut avoir des contacts. On parle beaucoup du pistonnage dans ce milieu, bien sûr que ça existe. Mais, si un kiné se fait pistonner, c’est une chose, faire ses preuves et être compétent, c’est le plus important. Et pour être bon et compétent, il faut faire ses armes, choisir une bonne école, des formations post-diplôme sérieuses et qui correspondent à ce que vous voulez faire. Aujourd’hui, il y a de superbes formations post-diplôme de qualité.
Et comme conseil, en plus de bien se former, c’est de ne pas hésiter à commencer par le bénévolat comme première expérience, proposer son aide auprès des petits clubs amateurs dans sa ville ou sa région. Se proposer en stage, même gratuitement pour les débuts. Il faut accumuler de l’expérience, être proactif et motivé. Au bout d’un moment, je pense que ça paye et que si ces expériences sont concluantes, le milieu saura valoriser votre travail et vous donner votre chance.
Et ne pas avoir peur de la pression ?
C’est clair. Il y a beaucoup de jeunes qui disent, je veux faire kiné du sport, je veux m’entraîner, je veux m’occuper de champions. Attention, oui, occupe-toi de champions. Mais derrière, c’est de sacrés emplois du temps. Il faut se libérer, c’est des déplacements, ça prend du temps, c’est chronophage. Donc oui, il y a de super côtés positifs, évidemment, mais il y a aussi de la contrainte et il faut pouvoir l’assumer. Et la pression, il faut être capable de la tenir, avoir les épaules solides.



