Depuis plus de treize ans, Agathe Brun est kiné du sport, en plus de son activité en libéral. Au fil de son parcours, la Parisienne a exercé la kinésithérapie dans le sport de haut niveau : badminton, sports olympiques, ou encore nage avec palmes. Une pluralité disciplinaire qui lui a notamment permis de vivre les Jeux Olympiques de Paris 2024. Discussion.
Pourquoi la kinésithérapie, et plus particulièrement la kinésithérapie du sport ?
Depuis toute petite, je suis une sportive, et je le suis encore aujourd’hui d’ailleurs. J’ai joué pendant longtemps au basket, j’ai même été en centre de formation durant ma jeunesse. Et au moment où il a fallu choisir mon orientation professionnelle, je voulais rester dans le monde du sport, il fallait que je trouve un métier dans ce domaine. C’était vraiment mon objectif. Cette passion pour le basket et le sport en général m’a orientée vers la kinésithérapie du sport.
Il y a beaucoup de métiers dans le monde du sport, la kinésithérapie est un métier très précis.
À l’époque, quand j’étais en centre de formation, j’ai subi une fracture de la cheville. J’ai donc dû faire beaucoup de séances de kiné en rééducation. En y réfléchissant et en discutant avec le kiné qui me prenait en charge, je me suis dit que c’était finalement un bon compromis. Surtout que dans le basket, sur le banc de touche, à part le coach, le staff, les joueuses et le kiné, il n’y a personne d’autre. Ce choix était finalement très logique.
Tu es kiné du sport depuis maintenant 13 ans. Tu as vu le métier évoluer au fil des années. Justement, quel est ton regard sur l’évolution de la profession, notamment au niveau professionnel ?
Je suis d’une génération qui accorde une grande importance à l’examen clinique, qui passe beaucoup de temps à chercher, comprendre et analyser les problématiques. Au fil des années, la pratique a un peu changé : une nouvelle génération a tendance à favoriser la prise en charge active. Ce n’est pas forcément ma conception du métier. Évidemment qu’il faut rapidement remettre les athlètes sur pied et faire de l’activation. Mais je pense qu’une bonne partie de notre travail doit s’effectuer sur table. Il faut vraiment investiguer et faire un examen clinique complet. Sur ce point, la pratique a évolué, ce qui peut aussi s’expliquer par l’appât du gain.
Quand on est avec un athlète sur table, on établit un contact, une vraie relation. C’est quelque chose qu’on ne va pas obtenir si on ne fait que de l’activation, par exemple dans une salle de sport avec un athlète en train de faire des squats et un autre des deadlifts.
Tu viens d’évoquer l’appât du gain. Être kiné du sport, dans le monde professionnel est beaucoup plus exigeant. Frédéric Mankowski expliquait notamment que le kiné du sport en 2026 a moins de temps pour la rééducation et doit davantage se concentrer sur l’optimisation. Partages-tu cet avis ?
Dans la kinésithérapie du sport, surtout à haut niveau, on a une obligation de résultat. C’est la véritable différence avec un kiné en cabinet où, à part à la Sécurité sociale, on n’a jamais de comptes à rendre (rires). En libéral, on fait de notre mieux, on fait en sorte que le patient progresse. Mais si on n’y parvient pas, en réalité, on ne risque rien.
Dans le sport de haut niveau, si ça ne se passe pas comme prévu, si le sportif ne peut pas participer à telle ou telle compétition, ou s’il accumule les blessures, le staff médical et le kiné vont être pointés du doigt. Et si jamais tous les joueurs d’une équipe commencent à avoir la même lésion en même temps, cela signifie sans doute qu’il y a un problème, que ce soit d’un point de vue clinique ou au niveau de la préparation physique. On a un devoir de résultat. Personnellement, je prends ça comme un challenge : c’est dur, mais ça fait partie du jeu.
Tu es kiné dans le sport de haut niveau, mais tu exerces également dans ton cabinet. Ce sont deux pratiques différentes ?
La vraie différence se situe au niveau des objectifs. Dans un cabinet libéral, on a des objectifs qu’on fixe avec le patient, ensemble. Généralement, le but est de remettre la personne sur pied pour qu’elle puisse reprendre sa vie d’avant.
Dans la prise en charge sportive, l’objectif est la reprise d’une activité physique, souvent en compétition, mais pas systématiquement. Et quand on parle de haut niveau, en plus de la remise sur pied, il y a la notion de performance. C’est surtout ici que se fait la différence, avec notamment des séances de kiné préventives, ce qu’une personne « lambda » ne fera pas. Elle consulte un kiné quand elle a un problème, pas avant. Un sportif de haut niveau, lui, recevra régulièrement des soins conçus pour qu’il subisse le moins de blessures possible sur la durée, tout au long de sa carrière.
Dans ton cabinet, quelle est ta patientèle ?
Je suis dans un cabinet de kinésithérapie classique, j’accueille tout le monde, pas uniquement des sportifs. Il n’y a aucun test d’aptitude à passer pour prendre rendez-vous (rires).
Mais c’est vrai qu’avec mon expérience dans le sport de haut niveau, j’ai tendance à attirer des patients plutôt sportifs, mais pas forcément professionnels. En cabinet, ce n’est pas ce que je recherche. La majeure partie de ma patientèle est composée de ce que l’on appelle – bien que je n’aime pas trop ce terme – des « sportifs du dimanche ». Ça a un côté péjoratif pour beaucoup, mais pas pour moi. Beaucoup d’entre eux sont actifs, font du sport, mais ont un travail à côté ; ce n’est pas leur métier. Cependant, à leur niveau, ils ont des objectifs : une course de 10 kilomètres, un marathon, un trail, un combat de boxe, un tournoi…
Certains viennent consulter pour obtenir des conseils. Il m’arrive d’avoir des sportifs de haut niveau, mais ce n’est pas le cœur de ma patientèle, dont je m’occupe principalement à l’INSEP. Au cabinet, je suis moins dans la recherche de performance et davantage dans le traitement des lésions.
Justement, l’INSEP. Qu’y fais-tu ?
Je travaille au service médical, plus particulièrement dans le pôle dédié à la récupération et à son optimisation. On effectue des soins sur table, on traite des problèmes spécifiques en fonction de l’athlète et de sa discipline. Étant donné qu’il y a de multiples sports à l’INSEP, nous n’avons pas de discipline attitrée, nous travaillons avec tous les sportifs.
Personnellement, je trouve cela très enrichissant, car chaque patient pratique un sport différent et présente donc des problématiques distinctes : en taekwondo, en badminton, en judo ou en basket, les besoins ne sont pas les mêmes.
C’est super car cela me permet de varier ma pratique. On fait des soins sur table, mais on dispose aussi d’un module de cryothérapie corps entier pour optimiser la récupération, ce qui est très intéressant. On utilise également la pressothérapie, et il y a tout un pôle de balnéothérapie. Même si je ne m’occupe pas directement de la balnéothérapie, elle fait partie intégrante de la rééducation au service médical. Enfin, on accompagne les sportifs au quotidien en leur rappelant l’importance du sommeil, de l’hydratation et d’une nutrition adaptée, un point d’autant plus crucial dans les sports à catégories de poids.
Tu exerces à l’INSEP, tu as ton activité en cabinet et tu donnes également des cours à l’école de kinésithérapie. Comment parviens-tu à gérer un emploi du temps aussi chargé ?
Je travaille un jour par semaine à l’INSEP, le lundi. Je suis ensuite dans mon cabinet le mardi, le mercredi et le jeudi. Le vendredi, j’enseigne à l’école de kiné. C’est encore une autre activité : j’enseigne la kinésithérapie du sport aux étudiants de dernière année, ainsi que l’examen clinique de l’appareil locomoteur et la technologie de base lors du premier cycle.
Mon emploi du temps est chargé mais très diversifié, ce qui me plaît. J’interviens également auprès de différentes fédérations et des équipes de France de badminton et de nage avec palmes, mais de manière plus occasionnelle, lors de compétitions et de tournois.
Comme tu viens de l’expliquer, tu travailles régulièrement avec la FFESSM (Fédération française d’études et de sports sous-marins). Ce n’est pas un domaine très commun. Pourquoi ce choix ?
À la FFESSM, il y a différents sports : l’apnée, la nage avec palmes, la plongée. C’est une sphère complètement différente, mais tout aussi intéressante. Je n’avais d’ailleurs jamais pratiqué la nage avec palmes (rires) ! Mon arrivée dans ce milieu s’est faite assez simplement : un collègue n’était pas disponible pour une compétition, j’ai été amenée à le remplacer. Ça s’est très bien passé et j’ai continué à collaborer avec eux. Mon premier déplacement avec l’équipe de France remonte à 2019 et aujourd’hui, je m’occupe de l’ensemble des compétitions internationales, pour les seniors comme pour les juniors.
L’adaptation n’a pas été trop compliquée ? Quelles sont les particularités de la nage avec palmes en kinésithérapie ?
La spécificité de ce sport, c’est surtout que le nageur évolue avec un matériel supplémentaire, en l’occurrence une palme (il peut s’agir d’une monopalme ou de bipalmes). La contrainte matérielle de la palme a un impact sur le pied, et tout particulièrement sur la cheville. Cela peut créer de petits problèmes articulaires qui diffèrent de la natation classique. Il y a aussi une différence entre les monopalmeurs et les bipalmeurs.
Les bipalmeurs nagent en crawl, contrairement aux monopalmeurs qui ont tendance à onduler. Chez les bipalmeurs, on retrouve des problématiques liées aux membres supérieurs, notamment aux épaules, avec des risques de tendinopathie. Mais la véritable spécificité de la nage avec palmes réside dans les problèmes de cheville.
Tu travailles à l’INSEP, tu interviens dans plusieurs sports comme la nage avec palmes et le badminton. Comment parviens-tu à t’adapter ?
Il est certain que chaque sport est très spécifique et que la prise en charge va différer d’une discipline à l’autre. Je pense que plus on a l’habitude de varier les sports, plus on s’adapte facilement. Via mon activité à l’INSEP, je côtoie régulièrement des sportifs de différents horizons et aux morphologies variées. Plus on s’adapte, plus on crée des automatismes : face à une problématique, on fait rapidement le lien avec un cas traité par le passé. Ce n’est ni plus ni moins que de l’expérience.
J’ai commencé dans l’univers du basket car c’était mon sport. Mais au fil des années, j’ai diversifié les profils de mes patients, ce qui nécessite de comprendre leurs disciplines pour s’y adapter. J’essaie toujours de bien cerner le sport dans lequel je vais intervenir. Par exemple, pour la nage avec palmes, en plus d’avoir regardé plusieurs vidéos, j’ai enfilé une palme pour mieux en ressentir les effets. Ensuite, j’ai passé beaucoup de temps au bord du bassin pour observer les contraintes, comprendre le fonctionnement et identifier les points clés de la discipline.
Personnellement, c’est ce qui m’intéresse : découvrir de nouveaux sports. Cela me permet de progresser, de me remettre en question et de trouver des solutions. Par exemple, ce matin, j’avais un patient qui pratiquait le Systema (un art martial russe, NDLR). Je ne connaissais pas, je ne suis pas experte dans ce domaine. J’ai donc fait des recherches et regardé des vidéos sur cette pratique. L’accès à l’information est beaucoup plus facile aujourd’hui.
C’est quelque chose qui te stimule, de travailler dans plusieurs sports ?
J’ai besoin d’apprendre de nouvelles choses, de faire des recherches. Quand on exerce toujours dans le même sport, on devient vite expert dans son domaine mais, personnellement, j’ai l’impression qu’on finit rapidement par tourner en rond.
En plus de ton activité libérale et de ton rôle à l’INSEP, tu enseignes à l’école de kinésithérapie. Quel conseil donnerais-tu à un jeune qui souhaite se spécialiser en kinésithérapie du sport ?
Il faut accepter de prendre son temps, d’engranger de l’expérience et de ne pas vouloir brûler les étapes. On ne s’en rend pas forcément compte, mais arriver au haut niveau demande énormément de travail. C’est génial de pouvoir être kiné de l’équipe de France, mais avant d’en arriver là, il y a des paliers à franchir.
Passer des week-ends entiers au bord des terrains à observer, ça fait partie du jeu. Il y a aussi une part de chance – il faut être présent au bon moment –, mais la chance se provoque. Vouloir devenir kiné du sport à haut niveau ne doit pas être motivé uniquement par la gloire ; cela requiert un véritable investissement. Mais c’est un projet magnifique.
Ton expérience t’a permis de vivre les JO 2024. Comment cette opportunité s’est-elle présentée ?
Pendant les Jeux Olympiques de Paris, l’INSEP s’est transformé en camp de base pour l’équipe de France. Les différents agents de l’INSEP, dont je fais partie, ont travaillé pour les différentes équipes nationales. On a rapidement été sollicités. En parallèle, toujours à l’INSEP, je travaillais également au sein de la polyclinique du village olympique, ce qui offrait une expérience totalement différente.
Concrètement, quel était ton rôle lors de ces Jeux Olympiques ?
À l’INSEP, en temps normal, il y a des horaires de consultation fixes. Mais pendant les JO, nous assurions une permanence exceptionnelle. L’ensemble du staff médical était accessible 24 heures sur 24 pour les sportifs français, afin de s’assurer qu’ils soient dans les meilleures conditions. C’était une superbe expérience ! Tout le monde travaillait dans le même but, c’était génial, personne n’avait le droit à l’erreur. De plus, pour des Jeux Olympiques organisés en France, il fallait que tout se passe de la meilleure des manières.
Les différentes équipes de France ont chacune leur staff médical attitré et donc leurs propres kinés. Comment parveniez-vous à collaborer ensemble ?
Effectivement, il y avait les kinés « fédéraux », ceux qui travaillent directement pour une fédération (football, basket, judo, athlétisme…). Nous étions là en complément : on les accompagnait à l’INSEP, on leur prêtait main-forte. Par exemple, l’équipe de France de basket a commencé son aventure olympique à Lille, puis est revenue à Paris. Ils étaient logés à l’INSEP, et nous avons épaulé les kinés fédéraux. Nous avons notamment permis aux basketteurs d’accéder à la cryothérapie corps entier. Dans ce cas-là, ce n’est pas le kiné fédéral qui va gérer la machine, mais un kiné du service médical de l’INSEP qui connaît l’équipement et a l’habitude de le faire fonctionner. Il va agir comme gestionnaire de l’activité pour s’assurer que tout tourne bien, sans accroc, et que l’organisation soit fluide.
Durant les JO, la tension est élevée, les épreuves s’enchaînent. Comment es-tu parvenue à gérer cette pression ?
Dans un premier temps, il faut savoir s’adapter en permanence. Par moments, on n’est pas forcément dans les meilleures conditions ; il faut être capable de s’ajuster au contexte.
D’une compétition à une autre, avec l’expérience, on apprend et on s’y habitue. Sinon, il est important de mettre en place une routine propre à chaque athlète. Il faut identifier ce qui fonctionne le mieux pour chacun afin d’être rapidement efficace le moment venu. Cela permet d’aborder les choses de manière beaucoup plus sereine. Et puis surtout, il faut se faire confiance : il n’y a aucune raison que ça se passe mal.
Que retiens-tu de cette aventure olympique à Paris, sur les plans humain et professionnel ?
Humainement, le village olympique était incroyable. L’ambiance était assez lunaire. On se retrouve avec des athlètes de haut niveau, des champions qui ont l’habitude d’être extrêmement sollicités. Et là, ils sont tranquilles ! Le village crée une atmosphère très détendue et chaleureuse. On a pu rigoler avec eux, passer de très bons moments, parfois improbables, que je n’aurais jamais pu imaginer.
Sur le plan professionnel, au sein du village, c’était tout aussi enrichissant. Il y avait une immense polyclinique regroupant des kinés de tous horizons. On a pu échanger sur nos pratiques, se donner des conseils mutuels, c’était un vrai plus. On se charriait aussi un peu sur les résultats de nos sportifs. C’était très bon enfant, un super souvenir.
Ton meilleur souvenir de ces Jeux Olympiques de Paris 2024 ?
L’après-midi du titre olympique de Teddy Riner, qui s’enchaîne avec la quatrième médaille d’or de Léon Marchand et le triplé sur le podium du BMX français dans la foulée. C’était un après-midi vraiment incroyable à vivre, avec la fête qui a suivi et l’énorme célébration au Club France. Sans oublier la cérémonie d’ouverture : en tant que Parisienne, c’était exceptionnel de voir Paris ainsi. Ce sont mes deux moments les plus marquants.



